Dure bataille pour faire reconnaître sa maladie

Daniel Mallard / Agence QMI

Un homme atteint d’une sévère maladie pulmonaire après avoir été exposé à des irritants chimiques dans son travail estime avoir été abandonné par le système, lui qui a dû mener une bataille de 25 000 $ pour se faire indemniser.

Dans les années 80 et 90, Michel Juneau exécutait un travail que peu de gens étaient prêts à faire. Il pénétrait dans les réservoirs d’acide, de peinture, dans les cales de bateau, les cheminées d’aluminerie ou les incinérateurs à déchets pour y faire des opérations de nettoyage industriel à l’aide d’un jet d’eau à haute pression.

Le travailleur de 57 ans a œuvré dans des conditions exigeantes, souvent en espace clos. Les normes de sécurité étaient minimales, à l’époque. Même le port d’un protecteur des voies respiratoires n’était pas exigé, explique celui qui ignorait, à ce moment, qu’un mal invisible le guettait.

«J’ai été en contact avec des poussières, divers acides, du mercure, de l’ammoniac, du formaldéhyde», énumère l’homme qui s’essouffle maintenant en faisant une simple promenade et qui doit être relié 18 heures par jour à une bouteille d’oxygène. «J’ai su que ce n’était pas bon pour la santé quand je me suis mis à fouiller sur Internet», se désole-t-il.

Refus de la CNESST

Michel Juneau a quitté définitivement cette industrie en 2003, mais ce n’est que des années plus tard que sa santé s’est détériorée, au point de l’empêcher de travailler complètement en 2014.

En 2016, son médecin l’informe qu’il est atteint d’une maladie pulmonaire obstructive chronique sévère, et il fait pour la première fois un lien avec ses années dans le nettoyage industriel. M. Juneau se tourne vers la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), mais à sa grande surprise, on lui refuse sa demande de prestations. «Il s’agit d’une maladie […] qui nous semble d’origine personnelle», écrivent les experts de la CNESST dans leur décision en laissant entendre que le passé de fumeur du travailleur et les maladies cardiaques qui l’affligent sont davantage à blâmer.

Une aventure coûteuse

«La CSST [maintenant CNESST], ils sont supposés d’être là pour les travailleurs, mais quand il arrive des cas comme moi, ils vont plus regarder la calculatrice», croit M. Juneau, qui a dû engager l’avocat Marc Bellemare et produire des expertises coûteuses pour convaincre un tribunal.

Une aventure qu’il évalue à 25 000 $. «Il a fallu que je fasse un « meeting » de famille pour demander une partie de mon héritage [à mes parents], parce que c’était le combat de ma vie», souffle l’homme aux moyens modestes, la gorge serrée.

Le 22 janvier dernier, le Tribunal administratif du travail reconnaît que «le cas du travailleur est sévère», et infirme la décision de la CNESST. Michel Juneau aura droit à des prestations rétroactives pour les 10 dernières années. S’il est heureux de ce dénouement, l’homme reste amer de son expérience. «Je peux recommencer à vivre», conclut-il.

Les maladies professionnelles au Québec, en 2016

8235 : Demandes d’indemnisation acceptées

5182 : Demandes d’indemnisation refusées ou non traitées

13 417 : Total des demandes d’indemnisation

127 : Décès à la suite d’une maladie professionnelle

2 milliards $ : Prestations versées pour des lésions professionnelles (accidents et maladies)

* Source : statistiques annuelles de la CNESST

Un fardeau de la preuve lourd à porter

Le fardeau de la preuve est parfois lourd à porter pour les travailleurs atteints d’une maladie professionnelle, plus insidieuse et compliquée à démontrer, selon l’avocat Marc Bellemare.

«Dans le cas des maladies professionnelles, c’est encore pire que dans le cas des accidents de travail, parce qu’un accident, c’est un événement soudain, c’est une chute en bas d’un échafaud […], ça dure deux secondes, c’est facile. Mais une maladie professionnelle, il faut regarder l’histoire, la concentration [des contaminants] dans le cas des maladies pulmonaires, et quand c’est un fumeur [les experts de la CNESST] vont très vite du côté du tabac», avance l’avocat.

De telles maladies sont encore fréquentes, mentionne-t-il, même si la prévention et les normes de sécurité sont beaucoup plus importantes que par le passé.

Les choses se compliquent rapidement pour les travailleurs qui se font dire non par la CNESST, comme l’illustre le cas de Michel Juneau, affirme Me Bellemare. «Dans le fond, on met sur le dos du travailleur toute l’obligation d’aller chercher l’information», déplore-t-il.

Clientèle particulière

«Il faut comprendre qu’on n’est pas dans le monde des gens instruits et qui ont toute leur tête et toutes leurs capacités, leur énergie. On est dans le monde des gens détruits, malades, médicamentés», lance l’avocat, qui croit que la bureaucratie peut effrayer plusieurs travailleurs.

Invitée à commenter ces propos, la CNESST a tenu à rappeler dans quelles circonstances elle reconnaît une maladie professionnelle.

«Pour qu’une maladie soit reconnue comme une maladie professionnelle par la CNESST, elle doit avoir été contractée par le fait ou à l’occasion du travail et [il faut] qu’elle soit caractéristique de ce travail ou reliée aux risques particuliers de ce travail», a expliqué la porte-parole, Geneviève Trudel.

http://www.tvanouvelles.ca/2018/02/04/25-000–pour-faire-reconnaitre-sa-maladie

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